• Margaux Liagre

Cash Investigation dénonce les dérives de la pêche industrielle



8 ménages français sur 10 en ont dans leur placard: le thon est un aliment du quotidien bien pratique. Mais savez-vous ce que se cache derrière cette petite boîte en aluminium ? Cash Investigation a mené l’enquête.


Le thon est le poisson le plus pêché aujourd’hui, et c’est un business juteux. En effet, 5 millions de tonnes sont capturées chaque année pour un montant total de 33 milliards d’euros. Cependant les ressources marines ne sont pas inépuisables: en 40 ans, la moitié des populations marines ont disparu. Et le thon n’échappe pas à la règle: en 2017 on compte 373 millions de conserve de thon, ce qui représente 318 262 tonnes de thons débarqués dans le port de Victoria (Seychelles), véritable plaque tournante de l’océan Indien.


Cette surexploitation a plusieurs explications. Tout d’abord, on sait que les navires, en deux mois, sont capables de pêcher plus de 1 700 tonnes de thon rien que dans l’Océan Indien. Mais ce n’est pas tout ! Cash Investigation a découvert que la plupart de ces thons mesuraient moins d’un mètre. Cela signifie qu’ils n’ont pas atteint leur majorité sexuelle et n’ont pas pu se reproduire avant d’être capturés. C’est une des raisons qui mènent les chercheurs à déclarer cette espèce comme surexploitée: les ressources s’épuisent.

La technique de pêche utilisée par ces thoniers est le DCP (Dispositif de Concentration de Poissons), sorte de radeau qui attire inexplicablement toutes sortes de poissons, surtout les albacores juvéniles. Les pêcheurs n’ont plus qu’à jeter les filets et les remonter rempli de thons et de diverses espèces marines. Car oui, les DCP n’attirent pas que les thons. Cela engendre énormément de ce qui s’appelle la « pêche accessoire ». Des merlins, espadons ou raies se retrouvent pris au piège et rejoignent la mer, le plus souvent, morts. Mais ce sont les requins soyeux qui se voient le plus menacé par cette pêche aléatoire. Alain Fonteneau, spécialiste de la pêche thonière dénonce l’utilisation des DCP, les accusant d’engendrer un « impact réel catastrophique et visible ». Cette technique a aussi un impact environnemental. Car une fois hors d’usage, les radeaux dérivent et polluent les mers ou océans où ils se trouvent. On compte aujourd’hui plus de 10 000 DCP perdus dans les eaux.


Cependant cette pêche est soutenue par la Commission européenne. Cette dernière a créé un accord pour une « pêche durable » qui consiste à ne pêcher que des poissons excédentaires (dont la ressource n’est pas menacée). Pour compenser sa présence dans les Seychelles, elle s’est engagée à verser 5 millions d’euros pour soutenir la pêche locale et financer la construction d’un nouveau port. En réalité le nouveau port, financé à hauteur de 2,6 millions d’euros, est réservé aux thoniers européens. Cash Investigation se rend compte très vite que cet accord vient faciliter la pêche des bateaux européens.


La Commission européenne a aussi établi un plafond de capacité, qui limite le nombre de bateaux par pays, dans le but de ne pas surexploiter les espèces. Encore une fois la mesure est contournée. De nombreux bateaux français et espagnols sont donc immatriculés aux Seychelles ou à Maurice afin de pouvoir pêcher davantage.


Cash Investigation a fait le calcul: officiellement les 27 thoniers européens ont pêché 223 764 tonnes de thons en 2017. Mais quand on ajoute les bateaux européens immatriculés aux Seychelles et à Maurice, cela donne 363 652 tonnes de thon pêché cette même année. L’Europe pêche alors 34% du thon pêché dans l’Océan Indien.



Le thon rouge n’est pas laissé de côté pour autant. Bien qu’il ait été déclaré comme espèce menacée dans les années 2000, les quotas mis en place ont permis de reconstituer les stocks. Cash Investigation a enquêté sur les clans des sétois qui se partage la très grande majorité des quotas français.

Tout d’abord ces quotas sont attribués selon l’antériorité des navires. Cela suppose que « cet or rouge profite à ceux qui étaient accusés de piller la ressource au point de la faire disparaître », selon Cash Investigation. En effet, plus un bateau a pêché auparavant, plus il se verra attribuer des quotas importants.

Aujourd’hui, 89% des quotas profitent à 20 thoniers du clan des sétois; tandis que les 11% restants sont divisés entre les 120 navires restants (dont certains étant des propriétés du clan des sétois).

En plus de concentrer les quotas, les armateurs concentrent aussi les aides publiques. C’est ce qu’a découvert Cash Investigation: en 20 ans, plus d’1,5 millard d’euros ont été versés par la Commission européenne ou l’État français pour soutenir la pêche. Parmi eux, 32 millions d’euros étaient destinés à la pêche de thon rouge. Mais à quoi servent ces subventions ? Dans le cas de la pêche du thon rouge, cet argent sert à la construction et à la rénovation des bateaux mais aussi au « plan de sortie de flotte ». Le PSF est une subvention versée par l’État français, notamment lors de la crise du thon rouge. Elle est touchée par les armateurs lorsqu’ils ont décidé d’envoyer leur thonier à la casse, afin de moins pêcher.


Mais cette époque de la PSF est révolue, car les stocks sont reconstitués. Certains propriétaires utilisent même des thoniers immatriculés en Libye afin d’augmenter les quotas et de pêcher davantage, tout en étant dans la légalité.

Le business du thon se révèle être juteux. De plus que maintenant que les stocks de thon rouge sont à nouveau remplis, les quotas sont amenés à augmenter de 20% par an dans les années à venir.



Comment le consommateur peut-il agir alors ? Greenpeace établit tous les deux ans, un rapport classant les marques de conserve de thon à acheter pour favoriser une pêche durable. Selon François Chartier, responsable de la campagne océan chez Greenpeace, ce classement est « pédagogique, pour que le consommateur puisse faire son choix. » Ce classement s’intéresse particulièrement au choix des espèces (l’albacore étant une espèce menacée, il vaut mieux ne pas la privilégier) ainsi que la technique de pêche (éviter les pêches avec DCP), en favorisant le thon pêché à la canne, à la ligne ou à l’hameçon. Cela est donc une manière d’être sûr d’éviter les pêches accessoires et les thons juvéniles. De cette manière, chacun est capable de choisir de consommer du thon durable.

0 vue0 commentaire

Posts récents

Voir tout