• Margaux Liagre

Décryptage : comment est gérée la crise sanitaire dans les prisons françaises ?

Mis à jour : 1 juin 2020


Avec un taux d’occupation de 116% au début de la crise liée à la pandémie de coronavirus, les établissements de détention français auraient pu être victimes d’une hécatombe. Mais, par des mesures prises à temps, la propagation du virus a été freinée.


L'intérieur de la prison de Fresnes, où un détenu est décédé du Covid-19 @Philippe LOPEZ / AFP

Delphine* est directrice pénitentiaire d’insertion et de probation dans une prison française. Elle raconte comment a été géré la crise sanitaire au sein des établissements pénitentiaires français, et en fait le bilan.


Réactivité dans la mise en place de mesures de protection


Les mesures sont arrivées assez tôt au sein de son établissement. Cela a commencé avec une limitation des parloirs, avant même la mise en confinement de la population civile. "Au moment du confinement on a dû arrêter totalement les parloirs. Le problème des établissements c’est que c’est un huis clos, donc du moment où un virus y entre, ça fait des dominos" estime-t-elle. En limitant au maximum les contacts avec l’extérieur, les prisons françaises tentent d’éviter cet effet-là.


Les prisons ont, dans le même temps, cessé toutes les autres activités. En centre de détention, "les mesures [pour les personnes détenues] sont passées d’aller voir leur famille une fois par semaine pendant une heure et demie, aller en formation, aller à la bibliothèque et à la promenade à, seulement, aller à la promenade" précise Delphine. La promenade est la seule sortie maintenue pour les détenus : une heure par jour. "Ils sont enfermés 23h/24".


Mais ces mesures peuvent entraîner des mouvements de protestation de la part des prisonniers. Alors la directrice pénitentiaire d’insertion et de probation explique : "On a regardé comment ça se passait à côté, on a vu ce qu’il se passait en Italie [où les détenus ont provoqué de nombreuses émeutes qui ont fait plusieurs morts]. Du coup on a beaucoup travaillé sur l’implication des personnels pour communiquer auprès de la population pénale, pour calmer les tensions, pour expliquer."


Une résurgence de la violence


Ces annonces provoquent tout de même des mouvements de protestation de la part des détenus. 8 des 17 établissements d’Île-de-France en ont recensés. Bien que les violences n’atteignent pas le degré des émeutes en Italie, "ça été compliqué, il y a eu pas mal d’appels aux blocages des établissements. La maison d’arrêt de Grasse a été très touchée, très impactée. Il y a même eu des tirs de sommation, ce qui est rare" explique Delphine.


Pour apaiser le climat auprès des détenus, certains établissements prennent des décisions compensatoires en offrant un accès gratuit à la télévision, un crédit téléphonique 40€ ou le versement 40€ pour les ceux qui travaillaient habituellement pour des entreprises extérieures et qui se retrouvent sans revenus.


"Ce sont des mesures de protection mais qui sont compliquées, parce que les personnes en détention n’ont pas choisies avec qui elles étaient confinées, de quelle manière… elles subissent encore plus, avec un isolement très très important."

D’autres facteurs sont à l’origine de cette augmentation des violences. Les établissements ont également constaté une baisse du trafic de stupéfiant dû à l’arrêt des parloirs qui permettaient leur introduction en prison. "Donc oui, je crois qu’au niveau national on constatera une augmentation des violences mais à mon avis il y a pleins de facteurs : le confinement joue, l’absence des proches joue, l’apport moindre de stupéfiant joue, l’atmosphère ambiante joue aussi" précise Delphine.


5 000 détenus libérés depuis le 17 mars


Le 25 mars, une ordonnance prise dans le cadre de l’état d’urgence sanitaire par la garde des sceaux, Nicole Belloubet a facilité libérations anticipées des détenus condamnés à des peines inférieures à cinq ans et dont la date de libération approchait. "Pour la première fois depuis des années, aujourd’hui, le 6 mai, la France a un taux d’occupation de ses prisons de 100%" s’enthousiasme Delphine. "Le Covid-19 aura fait du bien à l’administration carcérale" ajoute-t-elle.


"L’assignation à domicile a été créé de toute pièce pour le coronavirus" explique-t-elle. Les détenus dont la fin de peine est à moins de deux mois et qui ont un hébergement, sont libérés puis assignés à domicile. Ils sont alors contraints au confinement et ne peuvent sortir que pour les besoins de premières nécessités.


D’autres mesures ont également permis de désengorger le système carcéral, comme le fait d’alléger les conditions de l’octroi de libération conditionnelle. Cette mesure d’aménagement de peine peut être demandée par toute personne détenue quand elle est arrivée à moitié de peine. Alors que, normalement, la production d’un projet est demandée, "il faut une raison de sortir" explique Delphine. Pendant la crise, si le détenu était dans les délais, qu’il ait un projet ou non, il pouvait sortir.


"Plus on désengorge et plus on peut respecter les mesures de distanciations sociales au sein d’un établissement. C’est sur quand tu es à 3 en 9m2 c’est compliqué d’avoir 1 mètre entre chacun" reconnaît la directrice pénitentiaire d’insertion et de probation.

Comment déconfiner une prison ?


Selon Delphine, toutes ces mesures ont porté ces fruits. "Il faudra attendre un vrai bilan, mais ce qu’on voit au regard des chiffres qui nous sont envoyés chaque semaine par l’administration pénitentiaire, les personnes incarcérées sont globalement moins touchées que la population nationale. Parce que la population pénale détenue étant confinée dans le confinement, il y a moins de propagation du virus et parce qu’on a réussi à bloquer. L’isolement a été fait immédiatement, strictement" précise-t-elle.


Grâce à ces mesures, en Île-de-France, 30 agents pénitentiaires ont été gravement touchés par le virus contre seulement 17 prisonniers atteints. Une quarantaine de détenus présentant des symptômes ont été mis en isolement. Seul un décès a été recensé, un prisonnier dans la prison de Fresnes (Val-de-Marne).


Elle note cependant une grande impatience de la part des personnes détenues pour la reprise des parloirs, "qui devrait normalement arriver après le 11 mai avec des règles très restrictives" précise-t-elle. Une seule personne par parloir, pas d’enfants, pas de personnes âgées, pas de personnes à risque. "Ils retourneront pas à une vie de famille de si tôt, mais je pense qu’il vaut mieux ça que des centaines de morts".


Alors qu’au 11 mai la France se déconfinera timidement, la question est de savoir comment les établissements pénitentiaires s’organisent. "La clé, là maintenant, c’est de se concentrer sur le plan de déconfinement, parce que tant que ce virus continuera à zoner, il y aura toujours un risque et dans un huis clos le risque ça reste les dominos" continue Delphine. Elle explique qu’il faudra garder une vigilance et continuer la simplification des sorties de détention. "Et la justice va dans ce sens-là" précise-t-elle.


Les établissements vont ainsi déterminer de quelle manière ils réintroduisent les activités, mais le ministère a précisé que le collectif et tout ce qui concerne des intervenants extérieurs sera repoussé au 2 juin. En parallèle, les mesures barrières continueront d’être appliquées, avec l’obligation de se désinfecter les mains avant et après les parloirs, le port du masque obligatoire pendant ces rencontres…

* Le prénom a été modifiée à la demande de l’interviewée.

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