• Margaux Liagre

Décryptage : l’affaire Adama Traoré


Mardi 2 juin, plus de 20 000 personnes se sont réunies devant le tribunal judiciaire de Paris pour demander justice et dénoncer les violences policières, quatre ans après la mort d’Adama Traoré, suite à son arrestation par les forces de l’ordre.


Assa Traoré au côté d'un portrait de son frère défunt, le 30 juillet 2016. DOMINIQUE FAGET / AFP

Une semaine après le décès de George Floyd, le sujet des violences policières et du manque de justice pour leurs auteurs est revenu sur le devant de la scène en France. Malgré l’interdiction de la manifestation par la préfecture de police de Paris, invoquant des raisons sanitaires, les manifestants se sont réunis pendant plus de deux heures, répondant à l’appel du comité de soutien à la famille d’Adama Traoré. Des slogans tels que "Justice pour Adama" et "Black Lives Matter" étaient scandés.


Le 19 juillet 2016, Adama Traoré, un jeune homme noir de 24 ans, meurt peu après son interpellation musclée par des gendarmes, à Beaumont-sur-Oise (Val-d’Oise). Selon les témoignages, la victime aurait "pris le poids" de trois gendarmes sur lui ce jour-là. La famille de la victime accuse la police d’avoir commis une « bavure » qui serait à l’origine de la mort du jeune homme. Quatre ans après les faits, l’affaire piétine, les expertises médico-légales se succèdent et se contredisent.


Un marathon médico-légal


En juillet 2016, le procureur de la République de Pontoise indique "qu’il n’y avait pas de lésions faisant penser à des violences". L’autopsie explique que le jeune homme souffrait d’une "infection très grave touchant plusieurs organes". Selon le procureur, c’est cette maladie qui est à l’origine du "malaise cardiaque" du jeune homme, qui ne portait pas de "traces de violences significatives". Exonérant les gendarmes, cette expertise provoque la colère et des émeutes avaient éclaté dans la commune du Val-d’Oise.


À la demande de la famille, une seconde autopsie est réalisée par un collège d’experts de l’Institut médico-légal de Paris. Il conclut, lui, à une mort par "syndrome asphyxique". La demande de la famille d’un nouvel examen à la justice est rejeté au motif de la dignité humaine. Le Monde révèlera par ailleurs que "le procureur de Pontoise avait systématiquement omis, dans sa communication à la presse, les incertitudes des médecins légistes sur les causes de l'asphyxie ayant entraîné la mort" d'Adama Traoré.


Une troisième expertise, effectuée en juin 2017 conclut que "la mort de monsieur Adama Traoré est secondaire à un état asphyxique aigu, lié à la décompensation – à l'occasion d'un épisode d'effort et de stress – d'un état antérieur plurifactoriel associant notamment une cardiomégalie (une augmentation de la taille du cœur) et une granulomatose systémique de type sarcoïdose (une maladie inflammatoire la plupart du temps bénigne)".


Septembre 2018. Une synthèse est remise aux juges d’instruction et conclut que "le pronostic vital [d’Adama Traoré] était engagé de façon irréversible" avant son interpellation. Ce document disculpe à nouveau les gendarmes. Alors que cette étude est considérée comme la probable dernière, en mars 2019 tandis qu’un non-lieu se profile, la famille d’Adama dévoile un rapport médial demandé à quatre professeurs des hôpitaux de Paris qui affirme "que la condition médicale préalable d'Adama Traoré ne peut pas être la cause de la mort".


"Nous affirmons que le décès de monsieur Adama Traoré ne peut être imputé ni à la sarcoïdose de stade 2, ni au trait drépanocytaire, ni à la conjonction des deux" ajoutent-ils.

Symbole des violences policières en France


En mai 2020, une nouvelle expertise ordonnée par la justice écarte à nouveau le rôle des gendarmes et conclut qu’ "Adama Traoré n’est pas décédé d'asphyxie positionnelle mais d'un œdème cardiogénique". "La conclusion est très claire : le plaquage ventral qui est dénoncé depuis le début par la famille comme étant l'origine du décès vient pour la troisième fois d'être infirmé par les experts médicaux" explique l’avocat d’un des deux gendarmes placés sous statut de témoin assisté.


Un mois plus tard, un professeur, spécialiste des maladies systémiques, dont la sarcoïdose, tire des conclusions diamétralement opposées. Il estime que le "décès fait suite à un syndrome asphyxique. Le syndrome asphyxique fait suite à un œdème cardiogénique. L'œdème cardiogénique fait suite à une asphyxie positionnelle induite par le plaquage ventral. Le plaquage ventral a entraîné 'la mise en position corporelle entravant l'échange normal de gaz et avec l'impossibilité de se libérer de cette position'. Aucune autre cause de décès n'est identifiée".


Cette suite d’expertises contradictoires empêche l’affaire d’avancer. La famille d’Adama Traoré espère toujours que les gendarmes seront mis en examen afin d’être jugés. "Cela fait quatre ans que la famille se bat pour obtenir justice et vérité dans le cadre de ce dossier. Il y a des rassemblements réguliers tous les ans pour dénoncer cette justice qui refuse d'organiser ce qu'on appelle une enquête effective" explique maître Yassine Bouzrou, l'avocat de la famille Traoré. "Nous sommes face à un déni de justice et c'est pour ça que le comité Adama Traoré a décidé d'organiser ce rassemblement" ajoute-t-il. Depuis 2016, le jeune homme est devenu l’un des visages de la lutte contre les violences policières en France.


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