• Margaux Liagre

Décryptage : la mort de George Floyd embrase les États-Unis

Mis à jour : 1 juin 2020

L'Amérique s’enflamme. À Minneapolis, comme d'autres villes du pays de violentes manifestations et émeutes ont eu lieu après la mort de George Floyd le 25 mai, asphyxié par un policier.


Heurts à Minneapolis pour dénoncer la mort de Georges Floyd, dans la nuit du 27 au 28 mai. @Keystone

Des supermarchés et commissariats en feu, la garde nationale déployée... l'Amérique connaît depuis plusieurs jours des émeutes sans précédent pour dénoncer les violences policières et la haine raciale qui gangrène le pays. Lundi 25 mai, un homme noir de 46 ans est arrêté par quatre policiers pour état d’ivresse ou de drogue, qualifié par ces derniers comme un délit mineur. Pendant une dizaine de minutes, un des quatre agents de police l’étouffe avec son genou alors que l’homme est plaqué au sol, ventre contre terre.


Un retentissement international


Samedi 30 mai, le gouverneur du Minnesota a décrété un couvre-feu, exhortant à tous les habitants de Minneapolis de rester chez eux, alors que des colonnes de la garde nationale se tenaient prêts à intervenir dans plusieurs rues de la ville.


Jeudi déjà, le gouverneur Tim Walz avait mobilisé l'armée et décrété l'état d'urgence après plusieurs nuits de pillages et d'incendie visant des supermarchés et un commissariat. Ces violences ont eu lieu après la mort de George Floyd, un Afro-Américain de 46 ans, mort asphyxié par un policier. Sur une vidéo de la scène postée sur les réseaux sociaux, on voit l’homme à terre, suppliant à l’homme de se retirer. "I can't breathe"(je ne peux pas respirer) exprime-t-il à plusieurs reprises. Le policier reste de marbre. Huit minutes plus tard, George Floyd meurt d’asphyxie.


Les réactions ne se font pas attendre. Sur les réseaux sociaux, le #BlackLivesMatter est en tendance. La sénatrice Kamala Harris, ancienne procureur de Californie, a dénoncé "un acte de torture" et une "exécution publique" dans une société marquée par le racisme. Pour l'ancien président américain, Barack Obama, "Cela ne devrait pas être normal dans l'Amérique de 2020". Des pétitions sont lancées en quête de justice, de nombreux rassemblements ont eu lieu à Minneapolis, mais aussi Chicago, Los Angeles… pour dénoncer cette énième bavure policière contre les Noirs aux États-Unis.


Après plusieurs nuits de violence, Derek Chauvin, l'officier de police de Minneapolis limogé quelques jours auparavant est inculpé vendredi 29 mai pour meurtre au troisième degré (sans intention de tuer) et d'homicide involontaire. Malgré cette annonce, les émeutes ne faiblissent pas. Samedi 30 mai, la police a fait usage de gaz lacrymogènes et de grenades assourdissantes, déterminée à reprendre le contrôle de la ville.


En déplacement au centre spatial Kennedy en Floride pour assister au lancement du premier vol spatial habité de SpaceX, Donald Trump a dénoncé les émeutes de la nuit passée, comme l'œuvre de "pilleurs et d'anarchistes". Joe Biden, son principal rival dans la course à la présidentielle, s'est également exprimé : "Manifester contre une telle brutalité est un droit et une nécessité. C'est une réaction éminemment américaine. Mais mettre le feu à des villes et la destruction gratuite ne l'est pas. La violence qui met en danger des vies ne l'est pas".


Le fléau de la haine raciale aux Etats-Unis


"Deux virus tuent les américains : le Covid-19 et le racisme" affichait la chaîne américaine CCN jeudi soir sur l'un de ses bandeaux. Cette affaire, massivement relayée sur les réseaux sociaux, n’est pas la première aux Etats-Unis. Elle rappelle notamment la mort d’Eric Garner, mort asphyxié par un policier en 2014.

Le New Yorker évoque un évènement "terrible mais pas inhabituel, dépeignant une sorte d’accident qui est périodiquement rejoué aux États-Unis", dénonçant une police "influencée par la race".


Dans un entretien au Journal du Dimanche, la chercheuse spécialiste des violences policières aux États-Unis, Charlotte Recoquillon explique pourquoi ces drames sont encore fréquents aux USA. "Le racisme y est encore très profondément ancré et c'est une société violente. Ce problème se manifeste structurellement dans la police mais c'est un problème général." Des études montrent en effet que la peur et les préjugés sont des facteurs qui conduisent les policiers à mal agir. Ce comportement a plus tendance à se produire quand le suspect est noir que quand il est blanc.


"La peur est un facteur décisif puisqu'elle détermine la violence de la réponse. Or le niveau de peur est lui-même déterminé par des préjugés racistes, parfois inconscients, et des processus de déshumanisation visant principalement les hommes noirs : les policiers vont être moins sensibles à la douleur des hommes noirs, ils vont plus souvent présumer qu'ils sont armés, etc." continue la chercheuse.


Une étude de l’Académie nationale des sciences des États-Unis publiée en août estimait qu’environ un Noir sur mille peut s’attendre à mourir aux mains de la police américaine. Cela rend le groupe 2,5 fois plus susceptible que les hommes blancs de mourir lors d’une rencontre avec les forces de l'ordre. Les hommes et les garçons latinos, les femmes et les filles noires et les hommes, les femmes et les enfants amérindiens sont également tués par la police à des taux plus élevés que leurs pairs blancs. Selon un sociologue cité par le Los Angeles Times au moment de la publication de l’étude, ce chiffre rend les Noirs "plus susceptibles d’être tués par la police que de gagner à un jeu à gratter".


Une autre étude publiée en 2018 par la revue The Lancet révélait que les assassinats par la police d’hommes noirs non armés étaient associés à une augmentation des problèmes de santé mentale comme la dépression et les désordres émotionnels des Noirs vivant dans l’État où les meurtres avaient lieu. Selon le rapport, le recours à la force par la police a été à l’origine de 1,6 % de tous les décès d’hommes noirs âgés de 20 à 24 ans.


Selon Charlotte Recoquillon, le problème du racisme tend à être plus important au sein de la police que dans le reste de la société, car, en tant que force de l’ordre, elle attire des profils de gens violents, des suprémacistes blancs et des gens d’extrême droite.


La chercheuse explique la très faible condamnation de ces policiers, par le poids des syndicats de police, qui permet aux accusés d’être bien défendus. "C'est déjà très rare qu'ils soient inculpés, et donc condamnés. Quand ils le sont, ce sont souvent des peines très légères et elles sont parfois commuées". Elle relève aussi le problème de la proximité de la police et la justice, créant un déséquilibre des pouvoirs. "Enfin, il faut rappeler que les policiers sont autorisés à utiliser la force s'ils se sentent en situation de danger immédiat. Or les termes juridiques font appel à la perception et au ressenti du danger, ce qui est très subjectif" conclue-t-elle.

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