• Margaux Liagre

Décryptage : le continent africain face au coronavirus


Alors que l’on redoutait une hécatombe par la propagation du Covid-19 en Afrique, le continent semble, encore aujourd’hui, relativement épargné par la pandémie. Entre jeunesse, mesures prises précocement et faible densité de population, voici tous les éléments qui expliquent cette exception.


Deux employés de l'Institut national d'hygiène publique vérifient la température des habitants @SIA KAMBOU / AFP

Le 18 mars dernier, au début du confinement en France, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) demandait à l’Afrique de "se préparer au pire" face à la propagation rapide du coronavirus. Mais, aujourd’hui, le continent ne fait état de "seulement" 2 800 morts et 70 000 cas confirmés selon l’agence de santé publique de l’Union africaine, représentant respectivement 0,9% et 1,8% du total mondial. Plusieurs facteurs expliqueraient cette exception africaine.

Des prédispositions


L’une des premières hypothèses quant à la faible propagation du virus en Afrique s’appuie sur la jeunesse de sa population. Environ 60% des Africains ont moins de 25 ans, avec un âge médian qui tourne autour de 19 ans sur le continent, alors qu’il atteint 43 en Europe. En 2015, les 65 ans ne représentaient que 3,5% de la population africaine selon l’Organisation des Nations unies (ONU).


Cela a son importance quand on sait que l’âge est le principal facteur de mortalité dans cette crise du Covid-19. Du moins, c’est ce qu’affirme une étude statistique de grande ampleur réalise en Europe. Selon les premiers résultats, les plus de 80 ans représentent plus de 51% des décès, les plus de 70 ans constituent 79% des morts. La démographie africaine apparaît donc comme un avantage face au virus.


En plus d’une population jeune, la densité de population est plus faible en Afrique, ce qui limite davantage la propagation du virus. On remarque également une plus faible mobilité des habitants par rapport à la population occidentale. Avec 43 habitants au kilomètre carré, malgré certaines zones plus denses dans les mégapoles ou en Afrique subsaharienne, la densité de population du continent africain est 2,5 fois plus faible que celle de l’Union européenne, qui s’élève à 109.


Certains scientifiques avancent également l’hypothèse que les Africains jouissent d’une certaine immunité liée à leur fréquente exposition à de nombreux virus, bactéries et parasites. "Il y a un possible effet d'immunité acquise compte tenu de la pression infectieuse globale. Il y a beaucoup de maladies en Afrique, donc les populations sont possiblement mieux immunisées que les populations européennes sur des pathogènes comme le coronavirus" explique le Docteur Milleliri, épidémiologiste et spécialiste de santé publique tropicale à Abidjan.


L’effet protecteur de certains vaccins ou traitements contre d’autres maladies, comme le BCG, vaccin contre la tuberculose, ou la chloroquine qui lutte contre le paludisme, prônée par le Professeur Raoult, pourrait constituer une autre piste. Pour autant, cette hypothèse ne semble pas prouvée scientifiquement.


Le continent africain a une "longue histoire de lutte contre les épidémies" affirme Michael Ryan, directeur des programmes d’urgence de l’OMS. Ce facteur semble avoir sensiblement aidé le continent à résister au coronavirus. "Nous avons pu adapter les processus déjà en place pour d'autre épidémies comme Ebola assez rapidement, d'autant plus que le personnel médical était déjà formé à la gestion de ce type de crises" explique Mary Stephen, responsable technique au bureau régional de l'OMS pour l’Afrique à France 24. La population est également déjà familière des mesures barrières tels que le port du masque ou le lavage des mains régulier.


Des mesures prises à temps


Dès le premier cas détecté à bord du continent le 14 février (en Egypte), nombre de pays africains ont pris leurs dispositions. Des mesures de confinement ont été décrétées très tôt, ce qui a aussi permis de freiner la propagation du Covid-19 sur le territoire. La plupart des pays ont mis en place des mesures dès le premier cas sur leur territoire.


"En France, on a mis 52 jours après le premier cas pour prendre des mesures. Il y avait alors 4 500 cas. En Côte d'Ivoire, 5 jours après le premier cas, on a fermé les écoles et les frontières. Une semaine plus tard, c'était le couvre-feu" analyse Jean-Marie Milleliri.

En Afrique du Sud, pays le plus touché du continent, des mesures de confinement strict ont été décrétées fin mars, avant même l’annonce du premier décès dans le pays. Début avril, le continent comptait 6 200 cas de contamination et, à cette date, 32 des 55 pays africains avaient déjà fermé leurs frontières terrestres, aériennes et marines. Les contrôles aux aéroports internationaux ont également été renforcées.


En février, le nombre de laboratoires capables d’effectuer des tests de Covid-19 dans la région est passé de 2 à 26 selon les chiffres de l’OMS. Les pays ont, en parallèle, étendu leurs capacités d’accueil de malades dans les hôpitaux et centres de santé, dans l’hypothèse d’une propagation rapide de la maladie.


Le relatif isolement du continent face au reste du monde semble aussi avoir joué en sa faveur. Selon une étude publiée dans la revue médicale The Lancet, l’Afrique est dix fois moins exposée que l’Europe à l’importation des cas de coronavirus, du fait de ses échanges internationaux plus faibles. Bien que la Chine soit le premier partenaire économique du continent, ses liaisons aériennes avec l’Europe et les États-Unis sont beaucoup plus développées. Pour le professeur Antopine Flahault, "C'est un phénomène que nous avons observé avec le virus du sida, l'Asie a été un temps épargné par l'épidémie. Les connections plus faibles entre l'Afrique et l'Asie à l'époque avaient fortement ralenti l'arrivée des cas. Le virus n'a qu'un seul mode de transmission, c'est les déplacements humains".


Quel avenir pour le virus en Afrique ?


La question de la véracité des chiffres avancés se pose, car le continent ne possède que très peu de tests (9 pour 10 000 habitants contre 200 en Italie, selon l’OMS). "Beaucoup de cas n’ont pas été diagnostiqués" annonce John Nkengasong, chef du Centre africain de contrôle et de prévention des maladies au Monde.


Mais le continent ne crie pas victoire trop vite : la bataille contre le Covid-19 est loin d’être gagnée. Certains s’inquiète du nombre grandissant de cas en Afrique de l’Est et dans certains pays d’Afrique de l’Ouest. "Malheureusement, on voit que notre région a vu le nombre de cas doubler en deux semaines. Dans certains pays, le nombre de cas a été multiplié par cinq ou six. Nous restons prudents. On espère que le pire est derrière nous, mais nous ne sommes pas encore à ce niveau" alerte le DrBoureima Hama Sambo, de l'OMS en Éthiopie. Mais le principal foyer du continent reste l’Afrique du Sud, qui a entamé des mesures de déconfinement au début du mois. Le pays compte plus de 15 000 cas pour 263 décès.


L’OMS s’inquiète et martèle que "l’épidémie de Covid-19 est en augmentation et nous voyons une courbe ascendante". L’organisation a peur que le virus s’installe durablement sur le continent et sévisse pendant plusieurs années. "Le continent africain a une mémoire profonde qui permet de prendre très au sérieux l’avènement d’un nouvel agent pathogène" explique la Docteure Margaret Harris, porte-parole de l’OMS. L’organisation onusienne suggère ainsi une "épidémie plus prolongée sur quelques années" et dont le bilan pourrait être très lourd.


Selon une étude, près de 83 000 à 190 000 personnes en Afrique pourraient être victimes du Covid-19 au cours de la première années, et 200 millions pourraient être infectées en ne présentant pas ou peu de symptômes.

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