• Margaux Liagre

Décryptage : le projet Green Blood enquête sur les crimes de l'industrie minière


Depuis 2009, au moins 13 journalistes ont été tués pour leurs enquêtes sur des scandales environnementaux. 16 autres morts suspectes font l’objet d’enquêtes par le Comité pour la protection des journalistes, une association internationale de lutte contre les abus de la presse et qui travaille pour sa protection.


Forbidden Stories revèle les crimes de l'industrie minière. Crédit : Projet Green Blood

À travers le projet Green Blood (sang vert), le collectif de journalistes international, Forbidden Stories, s’est intéressé au secteur minier, où des journalistes locaux ont reçu des menaces ou ont été assassinés. 40 journalistes de 30 pays différents ont investigué pendant huit mois pour faire lumière sur ces scandales.


Pour Laurent Richard, son fondateur, le projet Forbidden stories est très simple : "il consiste à poursuivre les enquêtes des reporters assassinés, menacés ou arrêtés et de faire en sorte que le public ait connaissance de ces histoires qui leur ont coûté la vie". En général, un reporter est assassiné car il est sur le point ou il vient de publier des informations importantes et qui dérangent.


À travers quatre épisodes de 50 minutes, Forbidden Stories montre les enquêtes qu’ils ont menées pour continuer le travail de journalistes menacés ou assassinés en Inde, au Guatemala ou en Tanzanie. Les trois investigations s’entremêlent dans chaque épisode et l’on suit, pas à pas, l’avancée des journalistes dans le pays en question. "On a fait ce choix-là pour essayer de raconter de la manière la plus fidèle possible la réalité telle qu’elle se passe dans notre rédaction" explique Laurent Richard. "C’était une façon de sortir de la narration plus classique et d’aller vers une écriture plus sérielle pour aussi convaincre les plus jeunes d’entre nous de suivre ce format-là" ajoute-t-il.


L’opacité du secteur minier


En Inde, c’est la mafia du sable qui a coûté la vie au journaliste Jagendra Singh, brûlé vif en 2015. Alors que 40 milliards de tonnes métriques de sable et de graviers sont extraits tout autour de la planète, chaque année, l'Inde en est le deuxième consommateur au monde. Le journaliste tentait de dénoncer l'extraction illégale de cette matière remplie de minerais convoités. Dans un pays corrompu, cette activité est protégée par un ministre : Ram Murti Verma. L’objectif de Forbidden Stories : prouver que Jagendra Singh a été tué en raison de ses enquêtes sur le secteur, par des hommes de main du ministre; alors que le rapport de police conclut un suicide.


Au Guatemala, Carlos Choc s’est intéressé à une tache rouge survenue dans le lac d’El Estor, vraisemblablement causée par la mine de nickel située aux alentours. Le journaliste est aujourd’hui menacé de 20 ans de prison et est contraint de vivre dans la clandestinité. Lors de manifestations de pêcheurs locaux, protestant contre l’activité de la mine et demandant des explications aux autorités, il avait photographié la mort de l'un d'entre eux, tué par la police locale. Les journalistes de Forbidden Stories essaient de prouver l'implication des forces de l’ordre dans ce meurtre afin de crédibiliser le travail de Carlos Choc.


Enfin en Tanzanie, une mine d’or bien gardée viole les droits humains sur les populations alentours. Viols collectifs, meurtres, pollution, cette forteresse fournit pourtant les plus grandes multinationales comme Apple, Nokia ou Samsung. En remontant la chaîne d’approvisionnement de cet or, le collectif de journaliste veut "montrer que ces enquêtes-là concernent [le public], même si elles se passent en Tanzanie très loin d’eux, c’est ce même or qui termine dans nos téléphones et nos ordinateurs" illustre le fondateur de Forbidden Stories.


"Ce qu’on a voulu mettre en avant c’était d’informer les gens sur le fait qu’enquêter sur des scandales environnementaux est une activité risquée journalistiquement" - Laurent Richard

Le collectif a choisi de s’intéresser à l’industrie minière après s'être rendu compte "qu'elle était souvent une industrie opaque, peu transparente et qui n’aime pas que les journalistes s’approchent de leurs mines". Comment expliquer une telle opacité ? "Officiellement [le secteur minier] est très régulé et très transparent" développe Laurent Richard. "Mais quand on regarde de plus près, ils sont souvent dans des pays où il peut y avoir de la corruption, où leur site industriel peut être très polluant et tous ceux qui vont commencer à dénoncer cette pollution vont avoir des ennuis, à commencer par les activistes environnementaux, les journalistes mais aussi les populations locales" ajoute-t-il.


La force du journalisme collaboratif


Ces trois enquêtes ont, en partie, étaient possible grâce à l’union de 45 journalistes, venant de 30 pays différents. "Le journalisme collaboratif c’est vraiment l’une des formes du futur parce que le journalisme est de plus en plus une activité dangereuse et cette collaboration peut apporter de la protection" précise Laurent Richard, avant d’ajouter : "Les crimes eux-mêmes sont des crimes transnationaux donc notre réponse journalistique peut être aussi transnationale". Par cette collaboration, les expertises de chacun sont mises à contribution de la même enquête, ce qui permet de produire une information "de bien meilleure qualité" explique le journaliste. "Derrière chaque phrase il y a 45 journalistes qui ont travaillé cette phrase, cette information, cette source vérifiée" illustre-t-il.


Sans collaboration, ce type d’enquête n’aurait pas été réalisable selon Laurent Richard. "Il faut avoir la connaissance du terrain, c’est pour ça qu’on collabore avec des journalistes locaux comme Sandhya Ravishankar en Inde. Il faut avoir des techniques d’investigation dans certaines zones offshore, donc on essaie de monter une équipe de spécialistes pour avoir la meilleure équipe possible et profiter des compétences de tout un groupe de journalistes. Pour des sujets aussi larges, compliqués et internationaux, c’est intéressant d’être à plusieurs".


Les journalistes ont également fait appel à des enquêteurs open source, qui utilisent tous les moyens mis à disposition sur Internet pour enquêter. "Sur ce types de crimes environnementaux, l’open source c’est vraiment une technologie révolutionnaire qui permet à des journalistes d’enquêter dans des zones aux accès difficiles, de documenter des crimes environnementaux, entre autres, par l’utilisation d’images satellites, par des logiciels open source pour dater une image, identifier, géolocaliser, vérifier." En quelques mots, "C’est utiliser toutes les données que l’on trouve de manière ouverte sur le web au service de l’intérêt général" conclue Laurent Richard.


Le projet Green Blood n'est qu'une enquête, parmi d'autres, menée par Forbidden Stories. Le collectif travaille sur de nouveaux projets, encore tenus secrets.


Bande annonce de la série documentaire, disponible en replay sur France 5 :


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