• Margaux Liagre

Décryptage : les féminicides ne faiblissent pas en France


Une étude publiée mercredi 10 juillet rapporte les chiffres des violences conjugales en 2018. Sur les 149 personnes tuées sous les coups de leur partenaire ou ex-partenaire, 121 sont des femmes.

Cela donne une moyenne effrayante d’une mort tous les 3 jours environ. Sur ces 121 crimes, 26 sont considérés comme des assassinats (avec préméditation), 85 comme meurtres et 10 comme violences volontaires ayant entraîné la mort, sans intention de la donner.

Ces chiffres montrent une légère baisse face à l’année 2017, où le nombre de femmes tuées par leur conjoint ou ex-conjoint s’élevait à 130.


Des violences souvent passées sous silence


Un collectif féministe dénonce, à travers une page Facebook ces féminicides et les recense sur une carte créée pour dénoncer ce phénomène. Samedi 6 juillet, un collectif des familles et proches des victimes appelait à une mobilisation pour demander des mesures immédiates au gouvernement contre les féminicides et l’organisation d’un Grenelle des violences faites aux femmes. Cette mobilisation survient après plusieurs meurtres en quelques jours : vendredi 5 juillet une femme a été poignardée par son conjoint à Perpignan. Le lendemain, une jeune femme a été tuée par son petit ami dans les Yvelines.





Ce rassemblement, qui a mobilisé 2 000 personnes selon les organisateurs (1 200 selon la police) était organisé "pour que ces femmes ne restent pas invisibles, qu’elles soient nommées quand c’est possible, et non plus une parmi d’autre anonymes dans un chiffre global annuel dont pas grand monde ne s’émeut ni ne s’indigne parmi les politiques et même la société" a estimé le collectif.

Selon un communiqué de Marlène Schiappa et Christophe Castaner, "les résultats de cette étude démontrent que les efforts des pouvoirs publics pour combattre ces violences intra familiales inacceptables doivent se maintenir et s’accentuer."


Des solutions apportées par le gouvernement


En réponse à ce rapport et cette mobilisation, Marlène Schiappa a annoncé la tenue d’un Grenelle des violences conjugales le 3 septembre prochain. Cette date n’est pas anodine puisqu’elle rappelle le numéro consacré aux femmes victimes de violences : le 3919.


Toutefois, cette annonce a été vivement critiquée par les collectifs de lutte contre les violences faites aux femmes, comme #NousToutes, qui s’indigne de la date de ce Grenelle. "Une réunion dans deux mois et des résultats dans cinq (après l’adoption du budget par l’État). Le décalage entre la mobilisation inédite de la société contre les féminicides et les réponses apportées est flagrant". "Des femmes sont en danger en ce moment même" ont-elles ajoutées dans un communiqué intitulé "Monsieur le président, les violences ne prennent pas de vacances".

Marlène Schiappa a estimé qu’il n’y avait pas de "solution miracle", en réponse aux attaques qui pointaient le manque de résultats des mesures déjà mises en place. Elle dénonce par ailleurs, des "dysfonctionnements de terrain qui ne correspondent pas à la politique du gouvernement".

"S’il y avait des solutions miracle qui permettraient d’arrêter les féminicides, on l’aurait fait, les gouvernements précédents l’auraient fait avant nous" ajoute-t-elle. Pour répondre aux critiques sur le manque de moyens financiers investis dans cette cause, la secrétaire d’État répond que "si on fait un chèque d’un milliard et que les féminicides s’arrêtent, on le fait immédiatement".

"Ce n’est pas suffisant qu’une femme dépose plainte une, deux, cinq, douze fois et qu’il ne se passe rien" a avoué la secrétaire d’État chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes. Elle déplore aussi que les "téléphones graves danger" ne soient pas remis à cause de l’absence de décision judiciaire.


Marlène Schiappa souligne toutefois les nombreux progrès mis en place et rappelle que "c’est uniquement depuis la présidence d’Emmanuel Macron que c’est une grande cause et qu’on utilise le terme de féminicide […] C’est nous qui avons fait en sorte de mettre ce sujet à l’agenda".

Mardi 9 juillet, elle a reçu toutes les associations qui participeront au Grenelle et a annoncé une rencontre avec les préfets jeudi 11.

La secrétaire d’État chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes a promis, dès 2019, la mise en place de formations conjointes des magistrats et enquêteurs spécialisés sur la conduite des affaires de violences conjugales.

Le gouvernement a annoncé le lancement d’une plateforme visant à faciliter le signalement de violences, ainsi que le recrutement de 73 psychologues dans les commissariats. Il prévoit aussi une augmentation des moyens attribués au 3919, "pour donner un objectif de réponse à 100 %" des appels. Pour finir, l’État attribuera 100 000 € de plus à l’application App-elles, facilitant l’envoi de messages de demande d’aide des victimes.

Ce ne sont pas moins 530 millions d’euros qui vont être investis dans cette cause par le gouvernement, un record.


Alors que Christophe Castaner se dit "pleinement engagé pour prévenir ces violences et favoriser une meilleure prise en charge des victimes", la garde des Sceaux Nicole Belloubet estime que l’État ne fait "pas assez et surtout pas assez vite". Elle a d’ailleurs annoncé avoir lancé une mission d’inspection pour détecter d’éventuelles défaillances dans des dossiers classés sans suite alors que les plaignantes ont été tuées.

Alors si la France ne semble pas au niveau face à ce fléau, l’Espagne a considérablement changé les choses pour venir à bout des féminicides. L’Hexagone pourrait alors prendre le pays ibérique en exemple.


L'Espagne, un modèle à suivre

C’est grâce à une politique volontariste que l’Espagne a réussi à drastiquement diminuer le nombre de féminicides sur les dix dernières années. En effet, en 2018 le pays a recensé 47 féminicides, contre 71 en 2003.


C’est en 2004 que le gouvernement de Zapatero décide de prendre le devant en votant une loi organique de protection intégrale contre les violences de genre. Cette dernière a entraîné une série de réformes et a placé la lutte contre les violences faites aux femmes au rang de cause nationale dans le pays.

"Avec les protections juridiques appropriées, cela servirait au moins à rendre visible cette terrible situation et lui donner un traitement conforme à ses spécificités" écrivait le quotidien El País.

C’est donc dans ce contexte que plusieurs mesures sont apparues. Tout d’abord, l’Espagne a instauré un système judiciaire spécialisé en créant 106 cours de justice spécialisées en "féminicides". Cela s’est accompagné de la suppression de la notion de "circonstances atténuantes" pour l’agresseur.

Même si une victime ne porte pas plainte, l’État peut le faire pour elle. Les délais sont minimisés pour permettre des condamnations rapides : les juges disposent de 72 heures maximum pour instruire le dossier, et le procès doit se tenir dans les quinze jours qui suivent.


Le pays a instauré un système de surveillance par géolocalisation. Un bracelet électronique est placé sur l’agresseur et une balise est fournie à la victime. Lorsqu’un franchissement de la zone de sécurité (déterminée par la justice, généralement 500 mètres), les individus sont contactés par téléphone par le centre de contrôle, qui peut aussi transmettre le signalement à la police. Cette mesure, à elle seule, aurait permit de diminuer de 14 % le nombre de décès dûs aux violences conjugale, affirme l’Express.

Un système similaire existe déjà en France mais n’est pas assez utilisé. Nicole Belloubet s’est exprimée en faveur du développement de son utilisation.

Afin de mieux accompagner les femmes violentées, l’Espagne a mis en place une formation obligatoire pour tous les professionnels susceptibles d’être en contact avec des victimes (professionnels du milieu médical, policier ou judiciaire). Cette mesure aurait eu un effet sur le nombre de plaintes, passant de 72 000 en 2005 à 160 000 en 2017.


Pour finir, la presse utilise désormais les termes de "violences matchistes" et "féminicides" pour remplacer l’expression de "crime passionnel", ce qui a eu pour effet de sortir ces affaires de la rubrique des faits divers.

C’est donc un changement progressif des mentalité qui s’est mis en place dans le pays. Et, même si les moyens manquent pour appliquer correctement les lois adoptées, des efforts permettent à de nombreuses femmes d’éviter le pire.

Face à cet exemple de réussite et de progrès, la ministre de la Justice s’est exprimée sur BFM TV : "Nous délivrons 3 000 ordonnances de protection. En Espagne, […] c’est plus de 10 000 qui sont délivrées chaque année. Nous devons monter à ce niveau".

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