• Margaux Liagre

Décryptage : les mobilisations prennent de l’ampleur en Egypte


Depuis le 20 septembre, les manifestations se succèdent dans les grandes villes égyptiennes, pour protester contre le gouvernement d’Abdel Fattah Al-Sissi, le président au pouvoir depuis 2013. Qui est à l’origine des protestations ? Que demandent-ils ? Retour sur ce nouveau mouvement de contestation.


Manifestation au Caire le 20 septembre 2019. Des Égyptiens s'opposent au président Abdel Fattah al-Sissi. © STR / AFP

La première contestation a eu lieu dans la nuit du 20 au 21 septembre, après un match de football. Le cortège s’est formé à la sortie du stade, dans le quartier d’Ard Al-Liwa. Des jeunes hommes du quartier et des bidonvilles alentours les ont rejoins. Alors que le régime d’Al-Sissi interdisait toute manifestation depuis 2013, la contestation se réveille et prend le dessus sur la peur.


Depuis, de nombreux autres rassemblements ont eu lieu, mais ont été très réprimés par le pouvoir. Selon les ONG locales de défense des droits humains, environ 3 120 personnes auraient été arrêtées depuis le 20 septembre, en marge des manifestations ou lors de fouilles préventives par les forces de l’ordre. Près de 2 447 d’entre elles ont été présentées à un procureur.

Des manifestants, journalistes, opposants politiques sont victimes de ces arrestations. Deux universitaires ont été interpellés, ils sont connus pour leurs positions critiques envers le pouvoir égyptien. Hazem Hoshi est professeur de sciences politiques à l’université du Caire et appartenait à l’équipe de campagne de Sami Anan, candidat à la présidentielle de 2018, contre Al Sissi, aussitôt emprisonné après l’annonce de sa candidature.

Une nouvelle génération se réveille


Les manifestants sont jeunes, ils ont pour la grande majorité moins de trente ans. Ils sont chauffeur de taxi, comptable, charpentier, intermittent du spectacle, vendeur de téléphone ou chômeur, et ne s’en sortent pas.

"Tous sont des jeunes hommes frustrés de ne pas gagner assez pour survivre et se marier. Leur colère vient de là. Ce n’est pas les fins de mois que l’on n’arrive pas à terminer, c’est la première semaine du mois. Ils nous sucent le sang" explique un manifestant. "Ils nous écrasent du bout de leurs chaussures et ne laissent aucune chance aux jeunes" ajoute-t-il.

Tous appartiennent à une génération contestataire poussée par la détresse économique. Maintenant, la colère surpasse la peur, qu’a répandue le successeur de Mohamed Morsi depuis son coup d’État de 2013.

Mais personne ne s’attendait à ce mouvement d’ampleur. "C’est une nouvelle génération que nous-même, on découvre. De nouveaux visages, explique un manifestant des printemps arabes de 2011. Leur moteur est économique, ils ne sont pas affiliés aux mouvements politiques". Car la génération des printemps égyptiens de 2011, ne participe pas à ses rassemblements. Beaucoup d’entre eux sont depuis en prison, en exil ou loin de la vie politique.

Les consciences s’élèvent pour protester contre leur mode de vie. Car, depuis 2016, Abdel Fattah Al-Sissi a dû dévaluer la livre égyptienne pour répondre à une crise économique structurelle. Des mesures d’austérité drastiques ont été initiées en échange d’un prêt du Fonds monétaire international (FMI). Inflation, coupe des subventions à l’énergie et aux biens de premières nécessités, chômage ; toutes ces mesures se sont répercutés sur la majorité de la population, les appauvrissant un peu plus.

Selon les statistiques officielles du pays, 32 % de la population vivrait sous le seuil de pauvreté et un tiers des habitants serait considéré comme vulnérable par la Banque mondiale.

Mohamed Ali, un visage qui incarne l’espoir


Le jeune entrepreneur et homme d’affaires Mohamed Ali pourrait bien être celui à l’origine des contestations. Depuis l’Espagne où il est réfugié, il publie des vidéos devenues virales sur Internet dans lesquelles il demande au pouvoir de lui rendre l’argent qu’il lui doit.

Le 2 septembre, l’ancien entrepreneur en BTP publie une vidéo en FaceTime sur les réseaux sociaux, dans laquelle il réclame au gouvernement 220 millions de livres égyptiennes (12 millions d’euros) au gouvernement égyptien.

L’homme inquiète de plus en plus le pouvoir en place. Avec des vidéos intitulées "Révélations sur la corruption dans les hautes sphères de l’armée" ou encore "Révélation sur la corruption à la tête de l’État", Mohamed Ali est devenu un symbole de la lutte contre la corruption en Egypte.

Devant sa caméra, fumant sa cigarette électronique, il parle de l’étalage des richesses dont il a été témoin, lorsqu’il travaillait pour l’État et l’armée égyptienne. Il appelle les habitants à se mobiliser et à se soulever contre le pouvoir, qu’il accuse de corruption active.

Pourtant, Mohamed Ali est loin d’être pauvre, il est même très riche et ne s’en cache pas. Sur les réseaux sociaux, il pose aux côtés de sa Ferrari, explique qu’il vient de s’acheter une villa. Visiblement, quinze ans auprès de l’armée égyptienne, ça paie. Il réclame donc son dû au gouvernement égyptien, qui ne lui a jamais rendu.

Devenu un symbole de réussite et la nouvelle idole des jeunes égyptiens, à travers ses vidéos, Mohamed Ali apparaît comme celui qui a réussi. Venant d’un milieu pauvre, il a aujourd’hui acquis une fortune que certains envient.

"Je ne suis ni libéral, ni un frère musulman, ni un laïcard. Je suis du peuple" clame-t-il dans une vidéo publiée le 4 septembre.

Sa popularité acquise et son irruption soudaine dans la société ont réussi à poser des questions quant aux soutiens du régime.

Un gouvernement qui tente de garder la tête hors de l’eau


Le 29 septembre, le président Al-Sissi a admis dans un tweet que davantage devait être fait pour "protéger les droits du peuple". En effet, les classes moyennes et populaires sont les plus touchées par les mesures d’austérité mises en place par le gouvernement depuis trois ans.


1,8 million d’Égyptiens ont ainsi pu réintégrer, le 1er octobre, la liste des bénéficiaires des subventions de produits de base accordés à 60 millions (sur 100 millions) d’Égyptiens.

Mais depuis le début du mouvement, l’augmentation des arrestations a distendu le lien entre le président et sa population. Mais ce n’est pas la première fois. En mai 2018, l’arrestation des autres candidats à la présidentielle et le passage en force de la réforme constitutionnelle permettant à Al-Sissi de briguer un troisième mandat n’avait fait que dégrader la situation.

Les vidéos de Mohamed Ali ont un peu plus désacralisé les Égyptiens de leur président. Alors que sa population lui tourne le dos, ses propres soutiens accréditent les allégations et estiment être peu considérés par le pouvoir. Al-Sissi est de plus en plus seul.

"Le président Sissi ne veut pas voir une tête dépasser, des ambitions apparaître. Il resserre son cercle aux proches parmi les proches. Ça fait beaucoup de mécontents" estime un diplomate.


S’il veut conserver sa place à la tête du pays, Abdel Fattah Al-Sissi doit maintenant montrer qu’il gère la situation et qu’il a des solutions à apporter à cette crise.

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