• Margaux Liagre

Décryptage : quand le confinement réveille les inégalités

Le confinement généralisé de la population n’a pas seulement des conséquences sur la santé mentale des habitants. On assiste, en effet, à une résurgence des inégalités, qui deviennent plus visibles. Entre fracture numérique et inégalités sociales, le confinement est révélateur de certaines failles de notre société.


80% des élèves du 14e arrondissement de Marseille n'ont pas d'ordinateur - Boris Horvat

Dans le 14e arrondissement de Marseille, les centres sociaux se sont mobilisés pour faire face à cette résurgence des inégalités de la population. Joseph Richard-Cochet, délégué départemental, estime que "sur la question de l’école, il y a beaucoup d’inégalités qui ressortent depuis le début du confinement. Il y a de multiples freins : il y a des freins matériels, des freins culturels". En plus de cela, "les parents n’ont pas forcément le niveau" précise-t-il. La fracture numérique se fait également ressentir, de nombreuses familles ne possèdent pas d’imprimantes, ni d’ordinateurs.


Alors, les professeurs s’entraident. Sébastien Palpacuer est directeur de l’école Canet Barbès à Marseille. Selon lui, dans le 14e arrondissement, 90% des élèves n’ont pas d’imprimante et 80% ne possèdent pas d’ordinateur. "Pour pallier cela, on a fait des photocopies du travail scolaire que les parents sont venus chercher pour les enfants et après on régularise par téléphone pour savoir quel exercice il faut faire et comment le faire" explique-t-il. Les professeurs essaient de maintenir le lien en téléphonant une à deux fois par semaine aux élèves pour prendre de leurs nouvelles.


Véronique Magot-Estève est directrice du centre social du Grand Canet. Pour faire face à la fracture numérique, les professeurs "se débrouillent comme ils peuvent". Souvent, c’est le téléphone qui est utilisé comme support pour communiquer. Les professeurs échangent avec les élèves des photos des exercices et des corrections, pour tenter de maintenir le cap. "D’autres mettent en place des permanences dans l’école le lundi matin, où les parents qui ne sont pas dotés d’outils informatiques peuvent venir récupérer des photocopies des corrections et des différents cours donnés par l’équipe enseignante". "C’est du sur-mesure" conclue-t-elle.


Un seul objectif : créer du lien


Alors que la distanciation sociale est recommandée, Sébastien entend bien garder contact avec ses élèves et leur famille. "Ça crée du lien" estime-t-il avant de préciser : "Quand on appelle les élèves, ils sont contents." Selon lui, le lien social est plus important que le lien pédagogique pour éviter le décrochage. "Parce que le pédagogique on pourra toujours rattraper alors que le lien social si on le perd, on le rattrapera plus difficilement."


Ce confinement a tout de même du bon, estime l’enseignant. "On a un autre regard sur les familles et les familles ont un autre regard sur nous. On va plus communiquer avec elles. Ça va changer le rapport entre les enseignants et les parents." Véronique Magot-Estève précise également qu’il y a "des institutrices d’école maternelle qui ont créés des groupes WhatsApp par classe où elles font faire des petits jeux, des activités manuelles toutes les après-midi avec les enfants. Les mamans sont ravies car ça maintient le lien et ça occupe les petits aussi."


"On essaie de bricoler au maximum, mais on ne peut pas faire de miracles" résume Sébastien. Une de ces collègues en CE1 téléphonent à leurs élèves tous les jours. "C’est des classes dédoublées donc c’est plus simple. Elle fait la lecture avec eux". Lui, fait en sorte que ces élèves lui envoient au moins un mail par jour. "C’est pour ca que je leur envoie des défi maths ou des défi orthographe pour avoir au moins un exercice chacun tous les jours".


Malgré tous ces efforts, "il y a 10% des élèves dont on a quasiment pas de réponse" déplore-t-il.


"Tout est exacerbé"


Pour Sébastien, cette quarantaine provoque "de multiples freins, qui existent déjà en temps normal, mais qui sont fortement exacerbés par cette période de confinement." Pour le délégué départemental, "Tout est exacerbé. Toutes les précarités, toutes les difficultés se retrouvent intensifiées".


"C’est comme si on avait mis tout le monde en prison mais qu'il y en avait qu’on avait mis dans une grande cellule avec un jardin et d’autres dans une cave" résume-t-il. "Forcément on ne vit pas la même chose." Le sociologue enseignant dans une université parisienne, Hamza Esmili, explique dans Courier International que "Le confinement est un concept de bourgeoisCela implique de posséder une maison bourgeoise dans laquelle se retirer. Ça ne correspond pas du tout à la réalité [des banlieues].


Le centre social de Véronique Magot-Estève a fait le constat qu’il y beaucoup d’enfants qui n’avaient pas de matériel nécessaire de base pour travailler à la maison. "Les enseignants ont voulu que les enfants laissent leur trousse scolaire dans leur casier de peur de ne pas les récupérer au retour du confinement." Le centre a donc pris la décision de faire une dotation aux enfants les plus nécessiteux, de kits pédagogiques de base pour qu’ils puissent faire des activités manuelles à la maison.


"C’est un sacré constat de se dire que ce confinement est révélateur de cette fracture numérique. Il y a ceux qui ont des ordinateurs et des imprimantes, pour qui le relais avec l’école est plus facile. Pour les autres, c’est très compliqué". Elle précise également que, pour certains parents, le choix ne se pose pas "entre payer le wifi du mois et payer la nourriture, elle avait préféré payer la nourriture donc il n’y a plus de wifi donc l’élève est complètement isolé par rapport au collège, au système Pronote".


La commune engagée


Joseph Richard-Cochet tient à souligner l’engagement de la commune, dès la naissance de la crise. "Personne n’a pris ça à la légère" estime-t-il. "De mon regard, il y a eu très rapidement une prise de conscience sur le fait que le confinement allait être très dur à gérer pour certains et qu’il allait falloir les aider".


La ville de Marseille a rapidement mis en place certaines mesures afin de réduire, le plus possibles, les inégalités. Dans un communiqué de presse, Jean-Claude Gaudin, le maire de la ville, commence en s’adressant aux citoyens. "Nous arrivons au terme de notre deuxième semaine de confinement et nous entrons maintenant dans la période la plus aigüe de la crise."


Il précise ensuite que la municipalité a "déjà distribué aux personnes sans domicile fixe et aux plus démunis 30 000 repas stockés dans nos écoles et plus de 2000 savons à 800 habitants de 31 squats." "Nous distribuons aussi, depuis hier, 1500 repas par jour dans les structures d'hébergement et pour les familles qui vivent dans une extrême pauvreté. Nous nous sommes accordés avec la Métropole et la Société des eaux de Marseille pour fournir de l'eau potable très vite à ces squats et campements" poursuis-t-il.


"Enfin, les 40 agents, tous mobilisés, de notre Samu Social distribuent depuis hier 500 repas midi et soir aux SDF. Nous allons monter jusqu'à 1500 repas par jour et y ajouter des couvertures et des produits d’hygiène" conclut-il. Face a cela, Joseph Richard-Cochet a "le sentiment, même si ça n’est pas parfait, que nos partenaires institutionnels se sont quand même fortement mobilisés, surtout sur ce public-là."


Les centres sociaux, en plus de lutter contre la fracture numérique auprès des élèves, essaie de pallier le manque de produits de premières nécessité. "Il y a des démarches actuellement pour travailler sur des paniers repas, parce qu’aujourd’hui, il y avait beaucoup d’enfants qui n'avaient qu’un seul repas, c’était celui de la cantine donc ça crée des sacrés problèmes" explique Véronique Magot-Estève.

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