• Margaux Liagre

Décryptage : un Liban aux crises multiples


En plus de la crise sanitaire, qui n’en est qu’à son début, le Liban traverse la pire crise économique de son histoire. Dévaluation, récession, pénurie de fioul et explosion des prix, le quotidien des Libanais s'apparente aujourd'hui à de la survie.


A Tripoli, au nord de Beyrouth, le 17 juin, une Libanaise ouvre la porte d’un réfrigérateur vide. Ibrahim Chalhoub/AFP

Arthur Sarradin est un journaliste français, installé à Beyrouth depuis août 2019. Il a assisté aux manifestations qui ont secoué le pays depuis octobre, et il est aujourd’hui témoin de la crise multiple que subit le Liban.


Une crise financière sans précédent


Le pays surnommé "la Suisse du Moyen-Orient" est en proie à la pire crise économique et financière qu’il n’a jamais connu. La valeur de la livre libanaise s’est effondrée, et les banques n’ont plus assez de réserve de dollars, sur lequel la monnaie locale est indexée. Depuis novembre, donc, les retraits et les transferts en dollars sont limités voire refusés par les banques.


"Depuis quelques temps, un dollar vaut 1 500 livres libanaises. Petit à petit ça a commencé à passer à 1 600, 1 700. Les plus pessimistes disaient qu’elle arrivait à 2 000. Mais ça paraissait le seuil infranchissable. Personne n’y croyait vraiment" explique Arthur. Aujourd’hui, un dollar vaut 10 000 livres. Certains estiment que cela atteindra un dollar pour 43 000 d’ici la fin de l’année. "C’est une spirale de dévaluation telle que la livre n’aura plus du tout de valeur et que la dévaluation ira en flèche" continue le journaliste.


Face à cette situation incontrôlable, le Liban a fait appel à l’aide du Fonds monétaire international (FMI) en demandant un soutien de dix milliards de dollars. "L’idée générale aujourd’hui au Liban c’est qu’il faut une aide du FMI mais que le FMI ne la donnera pas" explique Arthur. Car le FMI demande des conditions, notamment la mise en place de réformes ou la concession du réel taux de la dévaluation, que les politiques ne semblent pas prêts à donner. D’autre part, à cause de la crise engendrée par le coronavirus, de nombreux pays vont aussi avoir besoin d’une aide pour s’en sortir.


Mais la dévaluation n’est pas la seule problématique pour les Libanais, bien au contraire. Il y a la question des salaires, celle de l’inflation… "Le taux d’inflation général a augmenté de 350 % il y a quelques mois. Objectivement, c’est plus" ajoute Arthur Sarradin. Avant de continuer. "La livre, personne ne sait réellement combien elle vaut aujourd’hui. Le taux officiel est encore à 1 500 [un dollar pour 1 500 livres libanaises], le taux du marché est à presque 4 000 et le taux du marché noir est à 10 000. Le salaire des gens n’est pas revalorisé, l’économie réelle est bien plus chère".


"Le fait est que pleins de petites boutiques font payer au taux du marché noir, des enseignes le font au taux du marché et des gens retirent toujours leur argent au taux officiel. Ça crée des écarts énormes dans l’économie" déclare-t-il. La crise a provoqué la paupérisation de la classe moyenne, qui s’est énormément précarisée selon le journaliste. Pour ce qui est de la classe qui était déjà précaire avant la crise, "elle est dans un état de famine, elle ne peut plus s’acheter à manger" alerte-il.


Une flambée des prix incontrôlable

Cette variation des taux a provoqué une explosion des prix des denrées alimentaires de base. Les importations comme la viande ou les produits à base de farine, deviennent un luxe pour la majorité de la population. Selon le journaliste installé dans la capitale, "Même les produits faits au Liban sont beaucoup plus cher aujourd’hui. Le kilo de tomates était à moins de 1 000 livres il y a quelques mois, aujourd’hui il est à 5 000 livres. La viande, c’est 85 000 livres le kilo. C’est impossible. On achète des produits de base."

"À Beyrouth, toutes les poubelles sont fouillées pour trouver de la nourriture, alors qu’avant c’était quelque chose qu’on voyait épisodiquement à Tripoli, mais pas à Beyrouth. À Tripoli, c’est une catastrophe" explique Arthur Sarradin.

Au Liban, le dollar est autant utilisé que la livre libanaise. "Mon loyer, je le payais en dollars. Le problème, c’est que maintenant que la livre [perd de sa valeur], il y a les propriétaires qui décident de mettre en taux officiel, ce qui est déjà un taux intenable pour les gens qui continuent d’être payé avec leur ancien salaire, car le loyer compte triple. D’autres disent que le taux réel c’est 8 000/10 000 donc ils mettent à ce taux là" renchérit le journaliste.


"En ce moment, le gros problème c’est l’électricité." La crise économique a entraîné une hausse du prix du baril de fioul. "Donc il y a plus de coupures. D’ordinaire au Liban - à cause de la corruption et des mauvaises infrastructures - il y avait trois heures de coupures par jour. Aujourd’hui, il y a une heure d’électricité toutes les neuf heures, ce n'est pas vivable."


"Ce qu’on considère comme des acquis, qui étaient des semi-acquis au Liban, sont en train de disparaître" déplore le journaliste. Ce manque d’électricité entraîne de nombreux problèmes : pour le travail, pour les ascenseurs, pour les hôpitaux, pour les gens qui sont sur assistance respiratoire.


Un régime qui reste mutique


Pour s’en sortir, plusieurs types d’aide sont proposées aux Libanais. Le gouvernement a proposé un plan qui prévoyait d’octroyer 400 000 livres à tous les Libanais pauvres. "Quand ça été annoncé, ça valait 100 dollars, aujourd’hui ça vaut 40 dollars. Donner 40 dollars en période de crise, ça sert à rien" assène Arthur Sarradin. Ensuite, il y a les aides des partis politiques. Ce sont les plus importantes. Dans ce pays confessionnaliste, beaucoup de partis ont organisé des distributions alimentaires, contre le vote de la population. L’aide humanitaire est moins développée dans le pays. "Moi je fais partie d’une aide alimentaire, elles sont rares au Liban. On distribue des caisses de nourriture, ce qui devient difficile parce qu’on a plus assez de fonds pour en distribuer".

"Aujourd’hui, avec un peu de pain, 50 000 ou 100 000 livres, tu achètes la paix sociale" résume-t-il.

Ceux qui le peuvent sont retournés vivre chez leurs parents pour profiter de la solidarité familiale. Quelques privilégiés ont pu quitter le pays. "Les Francophones sont les plus aisés dans ce pays, donc sont ceux qui sont en moyen de partir. La plupart des gens n’ont pas les moyens de quitter le pays" ajoute-t-il.


Face à cette situation, le discours politique reste flou. Le gouvernement met en avant les négociations en cours avec le FMI, même si peu de Libanais y croient. "En toile de fond, c’est « nous ou le chaos », [les politiques estiment que s’ils ne sont] pas là, c’est le chaos" explique Arthur Sarradin. À l’arrivée du nouveau Premier ministre Hassane Diab, en janvier 2020, il s’était donné 100 jours pour mettre en place des réformes. "Il n’y a pas eu de réforme. Il s’est rien passé. Les gens commencent à comprendre, s’ils ne l’avaient pas déjà compris pour la majorité, que c’est pas le gouvernement du changement."


Alors, une reprise des mobilisations est-elle à prévoir ? "Je pensais qu’il y allait avoir un énorme regain de la révolution au moment où la classe moyenne ne pouvait plus sortir de l’argent de la banque. C’est aussi une cause de la crise, peut-être même le plus important" déclare le journaliste. Avant d’ajouter. "J’ai une amie qui a 10 000 dollars sur son compte en banque, théoriquement, elle est censée pouvoir survivre. Mais elle ne peut pas les sortir de la banque, elle ne peut pas les transférer à l’étranger parce que la banque refuse. Les banques libanaises ont 63 milliards qu’ils ne peuvent pas sortir." Alors, si la classe moyenne a un compte en livre libanaise, il ne vaut plus rien, mais si des Libanais ont des économies en dollars, ils ne peuvent plus les sortir, ou alors à des taux intenables.

Aucune perpective d'avenir


"Il faut imaginer [que le Liban subit] une crise sanitaire - qui ne bat pas encore son plein -, une crise économique, considérée comme pire que la guerre civile, une crise politique causée par la corruption et dénoncée par la Révolution et une crise induite par tous ces problèmes d’infrastructures (notamment l’électricité)" expose Arthur Sarradin.


Quand on lui demande si les Libanais ont de l’espoir dans l’avenir, qu’il soit à court ou long terme, il répond : "À ce stade, l’état d’esprit, c’est le désespoir, forcément. Les gens ont très peur pour la suite". La population est aussi fatiguée par 8 mois de mouvement social qui, finalement, n’a pas eu plus de victoire que ça. "Le pays est en train de sombrer. Les gens sont en train de se préparer à la survie, ils sont en train de se préparer au pire" alerte Arthur Sarradin. Selon lui, les Libanais ont peu d’espoir en l’aboutissement d’un accord avec le FMI.


La faim menace aussi. "On a une iconographie de la famine, on pense à l’URSS on pense à des millions de gens les côtes à l’air dans la rue. [La famine] c’est simplement des zones où des gens ont plus d’argent pour s’acheter à manger, ont faim et meurent de la faim." Il y a deux mois déjà, certaines personnes mourraient déjà de faim au Liban. Aujourd’hui, le pape François alerte en disant que le Liban a un pas dans la famine, un secrétaire de l’OMS estime que le scénario de la famine se rapprochait. "Mais le scénario de la famine il est là" s’insurge le journaliste. "Il y a plus de la moitié de la population qui vit sous le seuil de pauvreté et qui ne peut plus s’acheter à manger. Il y a des gens qui meurent de faim." Certains en sont même réduit à menacer et voler pour réussir à nourrir leurs enfants.


"Le seul espoir que j’entends, je l’entends de la part des gens qui étaient dans la Révolution. Ils ont le même discours qu’ils avaient un mois avant la révolution : « je comprends pas, c’est tellement absurde que je ne sois pas dans la rue, je ne comprends pas pourquoi on y est pas maintenant », et il y avait eu cette étincelle de la taxe WhatsApp et tout le monde est descendu. Peut-être suffira-t-il d’une étincelle pour que les gens redescendent ? Du reste, les militants qui sont révolutionnaires de la dernière heure, eux pensent accélérer le processus révolutionnaire. Ils ne pensent pas qu’à manifester, ils vont être plus incisif."


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