• Margaux Liagre

La photo du mois : Lula libre


Vendredi 8 novembre, l’ancien président brésilien, incarcéré depuis avril 2018, a pu sortir de prison. La veille, la cour suprême du pays avait décrété qu’un accusé ne pouvait pas être emprisonné avant d’avoir épuisé tous ses recours.


L’ancien président du Brésil, Luiz Inacio Lula da Silva, est porté sur les épaules de ses partisans à São Bernardo do Campo, dans la région métropolitaine de São Paulo. Photo NELSON ALMEIDA, AFP

C’est une décision surprise qui a permis la sortie de prison de Lula. Après 19 mois passés derrière les barreaux, Luiz Inácio Lula da Silva a quitté le pénitentiaire de Curitiba. Il a été accueilli par un bain de foule de ses partisans. "Les militants et les partisans de l’ancien président ont passé toute la journée autour du quartier général de la police fédérale en attendant sa libération" rapporte un média présent sur place.


C’est devant le siège fédéral de la police fédérale que Lula a livré son premier discours. "Je veux continuer à lutter pour améliorer la vie du peuple brésilien" a-t-il clamé face à une marée de militants de gauche. Alors que durant ses deux mandats (2003-2010) il avait réussi à sortir plus de 30 millions de Brésiliens de la pauvreté, il regrette aujourd’hui l’arrivée au pouvoir de Jair Bolsonaro. "Le peuple a de plus en plus faim, il est au chômage, le peuple travaille pour Uber ou livre des pizzas" relève-t-il.


Lula s’est alors engagé à participer à de grandes tournées à travers tout le pays. Ce sont ces mêmes "caravanes" qui l’avaient fait connaître et avait accru sa popularité aux côtés des plus pauvres. Dès sa remise ne liberté, Lula s’est rendu à Sao Paulo, pour visiter le syndicat métallurgique de Sao Bernardo de Campo.


De quoi est-il accusé ?


Cette décision de la cour suprême ne profitera pas qu’à l’ancien président, mais concernera tous les détenus qui n’ont pas usé de tous leurs recours si leur condamnation a été confirmée en appel.


Toutefois, la fin de cette jurisprudence ne signifie pas la fin du procès sur l’appartement de Guaranjá pour lequel il a été condamné pour corruption et blanchiment d’argent en première instance en juillet 2017. Lula avait alors écopé d’une peine de plus de 10 ans d’incarcération, ensuite ramenée à 8 ans et 10 mois en avril.


L’ex-président a été reconnu coupable d’avoir accepté 3,7 millions de réais (un millions d’euros) dont un luxueux appartement en station balnéaire, proche de Sao Paulo ; tout cela, de la part de l’entreprise OAS. Ces pots-de-vin interviennent en remerciement de son intervention pour l’attribution de contrats avec la compagnie publique pétrolière Petrobras. Lula nie toutes les accusations et avance l’absence de preuves. À la sortie de l’affaire en 2014, il invoquait un complot qui visait à l’empêcher de briguer un troisième mandat à la tête du pays.


Depuis 2014, l’enquête Lava Jato (Lavage express) menée par la justice fédérale brésilienne, secoue toute la classe politique. Elle a mené à des dizaines d’interpellations de personnalités politiques, de tous bords. On pourrait la résumer en disant que c’est une "gigantesque affaire d’État qui mélange corruption, délinquance financière, blanchiment d’argent et association de malfaiteurs".


Tout à commencé après la perquisition d’une station-service à Brasilia, dont le patron était soupçonné de blanchiment d’argent. Ensuite, c’est un vaste système de pots-de-vin autour de Petrobras qui a bénéficié à des cadres du groupes et à des responsables politiques, qui a été découvert. Les rétributions avaient lieu sous forme de surfacturation de contrats ou de commissions. "Elle servaient à financer les partis politiques. Au Brésil, il n’y a pas de financement public des partis, la vie politique n’est financée que par le privé, ce qui "stimule" la corruption. C’est une affaire comparable à celle d’Elf en France" estime Christophe Ventura, chercheur à l’Iris et spécialiste du Brésil. Ce système aurait permis de détourner des milliards de reais.


Lula, une menace pour Bolsonaro ?


Lors de son troisième discours depuis sa libération, Lula a énoncé son ambition de devenir l’incarnation de l’opposition au président d’extrême-droite. Mais avant, plusieurs missions (de taille) l’attendent. Lula doit, en effet, raviver le parti des travailleurs (PT) dont il était le leader, mais qui s’est considérablement affaibli depuis son passage ne prison. Cependant, il risque de se heurter aux réticences des groupes de pouvoir paramilitaires et évangéliques, qui ont augmenté leur influence depuis l’arrivée au pouvoir de Jair Bolsonaro. Lula devra également reconquérir une population sans espoir, après avoir traversé une crise sociale et économique.


"Vous avez apporté la démocratie dont j’ai besoin pour résister aux canailles du côté pourri de l’État brésilien, de la justice brésilienne, qui a tout fait pour criminaliser la gauche" a-t-il scandé lors d’un bain de foule.

Toutefois, le paysage politique semble plutôt favorable à faire une place à Lula. Depuis son élection, la côte de popularité de l’actuel président est en chute libre. Alors que 57% de la population était satisfaite de lui au début de son mandat, aujourd’hui ils ne sont plus que 41%. Le pays assiste à une érosion du soutien envers Bolsonaro et même les membres de son gouvernement, comme Sergio Moro (juge, à l’époque, de l’affaire Lava Jato).


Toutefois Lula ne doit pas crier victoire trop vite. Il convient de rappeler que cette libération ne l’innocente pas et ne lui permet pas, non plus, de se présenter à quelconque élection dans le pays. L’ancien chef d’État devra aussi reconquérir les siens, dans une gauche plus fragilisée que jamais. Bien que sa popularité augmente, il n’a pas encore acquis la majorité dans le pays.


L’homme de 74 ans est apparu amaigri et vieilli après son passage derrière les barreaux. Toutefois, selon Christophe Ventura, Lula est le seul à pouvoir re-réunir la gauche, fracturée entre une aile modérée et une aile plus à gauche.

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