• Margaux Liagre

Portrait : le Joker, une nouvelle figure de contestation sociale ?

Mis à jour : 28 oct. 2019


Le Joker est à l’honneur ces dernières semaines. Au cinéma à travers le film éponyme de Todd Philips, le clown s’invite aussi à plusieurs manifestations au Chili, ou encore à Hong Kong. Ce grand-méchant est-il en passe de devenir un symbole de protestation citoyenne ?


Une femme libanaise est grimée en Joker durant une manifestation à Beyrouth, le 19 octobre 2019. Patrick Baz, AFP

Personnage des comics-book incontournable, le Joker est devenu un symbole des anti-héros depuis plus de 70 ans. Il apparaît pour la première fois dans le premier volet de Batman, en 1940, devenant l’ennemi juré du héros. Il sera ensuite repris dans plusieurs œuvres, jusqu’à devenir aujourd’hui une figure populaire. Dépeint comme l’adversaire des super-héros par excellence, il est dépeint comme intelligent mais surtout un maître incontesté du meurtre.


Le Joker incarné par Joaquin Phoenix, dans le film de Todd Philipps, actuellement au cinema

Le Joker est à l’honneur du dernier film de Todd Philipps, dans un film du même nom. Le personnage est incarné par Joaquin Phoenix, et est en salle en France depuis la semaine dernière. Depuis sa sortie, le film est n°1 au box office, avec déjà plus d’un million d’entrées.

Ce même film avait été vivement critiqué de l’autre coté de l’Atlantique. La violence gratuite montrée dans le film avait été vue, pour certains, comme une glorification d’un psychopathe adepte du meurtre. Il avait aussi fait écho à la fusillade d’Aurora, en 2012 qui avait fait 12 morts, par un homme lors d’une projection de The Dark Knight Rises, dans le Colorado.


Du Liban à Hong Kong


À travers de nombreuses contestations, le masque du Joker s’est toutefois fait remarqué. Noyé dans les hordes de masques du protagoniste de V pour Vendetta de Allan Moore, le clown commence peu à peu à faire sa place.


Au Liban, les habitants protestent, à l’origine, contre une taxe sur les appels télécoms qui s’est rapidement transformé en crise sociale demandant le départ du gouvernement. La figure du Joker est apparu comme une manière de dénoncer les problèmes rencontrés et dénoncés aujourd’hui par la classe moyenne : chômage, corruption, coût de la vie…


Cette symbolique a aussi été aperçue au Chili, où le gouvernement a annoncé une hausse de 4 % du prix des tickets de métro, avant de faire marche arrière. La population s’est alors réveillée, protestant contre les coûts trop élevés des soins et de l’éducation, les inégalités et la concentration des richesses. Des visages du clown maléfique ont là aussi fait leur discrète apparition, comme en clin d’oeil aux autres pays en révolte.



Enfin, c’est à Hong-Kong que le Joker a aussi fait sa place. Après plusieurs mois de mobilisations contre un projet de loi d’extradition vers la Chine, finalement abandonné, le gouvernement a durci le ton face au port du masque. L’exécutif hong kongais a alors invoqué une loi d’urgence pour interdire aux manifestants de cacher leurs visages lors des rassemblements. C’est dans ce contexte que la figure du Joker a fait son apparition dans le territoire chinois.


En plus des masques et maquillages des habitants, des tags « We are all clowns » ont émergé dans plusieurs villes en émeute, renforçant les similitudes entre l’anti-héros et les classes contestataires.


La dimension sociale du Joker


Pour Mathilde Larrère, historienne des révolutions, il n’y a rien d’étonnant à voir surgir le Joker dans les mouvements populaires. "Comme les révolutions sont faites par les classes populaires, elles utilisent des éléments de leur culture. Ce sont des mouvement plus ou moins nouveaux, qui ne sont pas encadrés par une organisation politique ancienne, et qui développent dont leur propre culture interne".


Le clown au sourire disproportionné serait donc commun à tous ces mouvements émergents. Le compte Désobéissance Ecolo Paris estime en effet sur Facebook que c’est "comme si les manifestants prenaient conscience de ce qu’il y a de commun dans leur révolte et se répondaient par clin d’oeil".


Michel Blanc, auteur du livre Super-héros, une histoire politique, ne s’étonne pas non plus de l’apparition de ce anti-héros. "C’est un film qui parle de problèmes sociaux très actuels ; quand il n’y a plus de débouchés politiques aux revendications, ça explose. Le Joker, c’est un peu ça […] En 1992, c’est le scénariste Allan Moore qui a donné cette dimension sociale au Joker dans la bande dessinée The Killing Joke. C’est le même Allan Moore qui a écrit V pour Vendetta. On est donc dans cette espèce de continuum : le corps agressé, déformé, de gens opprimés et qui prennent un masque avec un sourire pour se venger".

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