• Margaux Liagre

Rencontre : comment protéger les enfants témoins de violences conjugales ?


Alors que les autorités notent une hausse des violences conjugales durant la période de confinement en France, de nombreux enfants ont dû assister à ces scènes. Mais quel impact a cette violence sur ces enfants ? Comment les protéger par la suite ?


"Un enfant témoin de la violence conjugal c’est comme si il était victime" - @Getty Images

Rencontre avec Brigitte Maza, qui travaille dans un centre médico-psycho-pédagogique et qui reçoit des enfants témoins de la violence d’un de leur parent.


Des conséquences traumatiques pour l’enfant


Depuis le début du confinement, les autorités ont noté une augmentation de 32% des signalements de violences conjugales en "zone gendarmerie" et 36% dans la zone de la Préfecture de police de Paris. En avril 2020, le nombre d’appels au 3919 (numéro d’écoute destiné aux femmes victimes de violences) a presque doublé, par rapport à avril 2019. Près de 9 906 appels ont alors été pris en charge le mois dernier.


Ces violences ne sont pas anodines pour les enfants qui y assistent et peuvent laisser de graves conséquences. "Je reçois beaucoup d’enfants qui ont des stress post-traumatiques à l’issue de violences domestiques. Un enfant témoin de la violence conjugal c’est comme si il était victime. Ça a le même effet" explique Brigitte Maza. Lors de ces scènes, l’enfant se sent intrus et ne sait pas où est sa place.


Cela n’est pas sans conséquence pour l’enfant : dépression, anxiété… "Ça engendre bien sûr un stress post traumatique : c’est une difficulté à investir la vie. C’est un évènement qui reste bloqué dans le cerveau avec les sensations, les émotions et les croyances coincées, figées dans le passé" ajoute la psychologue. Un enfant qui a vécu au sein de conflits conjugaux va très certainement avoir des difficultés au niveau de la santé psychique.


En plus des scènes de violences, l’un des deux parents peut exercer une forme d’emprise, en utilisant l’enfant à ses fins. "Cette situation d’emprise, malheureusement, elle continue après la séparation. Maintenant, avec les portables, c’est très compliqué car il peut exercer un harcèlement sur la mère avec des textos qui n’en finissent pas, d’insultes…" continue Brigitte Maza. "Quand il y a un comportement manipulatoire, le parent est uniquement préoccupé par la procédure judiciaire, et ne va pas s’intéresser à l’intérêt de l’enfant. Il va mettre une énergie folle à se présenter comme une victime. Il y a une emprise et une intimidation placées sur l’enfant pour qu’il aille dans son sens" ajoute-t-elle.


L’âge qu’a l’enfant lorsqu’il est témoin de cette violence joue aussi. Selon Solidarités des Femmes, "l’enfant est d’autant plus exposé à des conséquences psychotraumatiques que les violences conjugales ont commencé très tôt, qu’il est l’aîné ou qu’il est enfant unique, que les violences sont graves et fréquentes, que l’enfant s’interpose et subit des violences directes." Mais ce n’est pas tout. Brigitte Maza précise que "même pendant la grossesse ça impacte les enfants, ça crée un stress." Elle ajoute que "pour les tous petits, comme ils n’ont pas de langage, ça va attaquer les processus d’apprentissage. Ça va les rendre, très souvent, très anxieux au moment de ce processus." Quand l’enfant assiste à des conflits, il va avoir peur de celui qui en est l’auteur. L’enfant a toujours peur de mal faire et ne sait pas interpréter les réactions des adultes. "Ça crée des problèmes d’inhibition ou de violence. On a toujours intérêt à s’intéresser quand un enfant est violent et agressif avec les autres… c’est souvent une identification à un parent violent. Il refait ce qu’on lui donne" ajoute la psychologue.


Ce traumatisme aura également des conséquences pour l’enfant dans ces interactions sociales, explique Brigitte Maza. "Un enfant apprend en regardant les adultes et donc il va regarder les interactions entre adultes. Quand ces interactions sont violentes, où il y a pas de langage, de souplesse ou de fluidité, c’est ça qui va jouer dans la relation avec l’autre. Il va le reproduire" explique-t-elle. Durant le confinement, cette situation a été exacerbée, car "ça se passe toujours au domicile, il n’ya pas d’extérieur, il n’y a pas d’autres figures identificatoires comme les grands-parents, les oncles et tantes, la maîtresse, ou les copains. L’enfant ne va voir que ces parents et donc c’est extrêmement dommageable quand il y a une situation fragile au niveau conjugal."


Selon Solidarités femmes, "Les enfants traumatisés par des violences conjugales présentent davantage de problèmes de santé : retard de croissance, allergies, troubles ORL et dermatologiques, maux de tête, maux de ventre, troubles du sommeil et de l’alimentation et ils sont plus souvent victimes d’accidents (8 fois plus d’interventions chirurgicales). Ils présentent fréquemment des troubles de l’adaptation : phobies scolaires, angoisse de séparation, hyperactivité, irritabilité, difficultés d’apprentissage, et des troubles de la concentration. Ils présentent aussi des troubles du comportement, 10 à 17 fois plus que des enfants dans un foyer sans violence, dont des comportements agressifs vis à vis des autres enfants, 50 % des jeunes délinquants ont vécu dans un milieu familial violent dans l’enfance. L’enfant qui grandit dans un climat d’insécurité développe une grande détresse face aux violences. Il ressent l’incompréhension et se sent impuissant face à la menace de voir mourir un de ses parents, de mourir lui-même, ou d’être abandonné."


Comment traiter ces violences chez l’enfant et le protéger ?


Brigitte Maza se définit elle-même comme "la psy des enfants". Alors comme s’y prend-t-elle pour traiter cette violence conjugale dont l’enfant a été témoin ? "Je m’appuie sur ce qui est dit lors du premier entretien : la mère vient dire pourquoi l’enfant vient et j’interroge, devant l’enfant, ce qu’il s’est passé. La mère en vient à parler de ces scènes, de cette violence. C’est la voie la plus facile" explique-t-elle. Elle reviendra par la suite sur ces scènes avec l’enfant en lui demandant de les dessiner, de lui raconter ce qu’il s’est passé. "Et ensuite, je fait de l’EMDR (intégration neuro-émotionnelle par les mouvements oculaires), ça marche très très bien. La désensibilisation se fait par simulations bilatérales alternées tactiles. Ça, ça va très vite car ça baisse le stress de l’enfant. L’EMDR ça va agir même si l’enfant n’a pas besoin de raconter."


Pour protéger l’enfant de ce traumatisme des violences conjugales, la psychologue estime que la garde alternée n’est pas la solution. "C’est une catastrophe. Parce que l’enfant n’est jamais tranquille. Quand il va vivre la moitié du temps chez un parent manipulateur, violent etc, il va vivre au quotidien un trauma. En plus de ça, il n’a pas de lieu pour lui, il ne peut pas avoir une identité d’espace, il est toujours dans l’espace de ses parents" explique-t-elle. Elle préconise donc, lorsqu’il y a une séparation, que l’enfant aille vivre chez le parent non-violent. "Quand l’enfant a une sécurité d’un côté, il va avoir cette base de sécurité, ça va l’asseoir, il va pouvoir construire une base. Mais l’alternance va faire qu’à peine il est à la fin de la semaine chez sa mère que ‘hop’ il repart chez le père. Donc il ne peut jamais s’installer."

"Les protéger, c’est pouvoir les protéger pour de vrai."

La psychologue explique que la plupart du temps, "la mère va être obligée, quand il y a un jugement, d’emmener l’enfant chez le père alors que l’enfant est très réticent. On n’est pas du tout dans l’intérêt du droit de l’enfant." Elle précise toutefois "qu’il faudrait pour ça, se mettre du côté de l’enfant pour de vrai, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui." Selon elle, dans le système actuel, c’est le dogme qui l’emporte, c’est-à-dire l’égalité des droits. "C’est le droit des parents qui l’emporte, c’est pas l’intérêt de l’enfant." Elle explique par la suite que si une mère ne ramène pas son enfant chez le père alors qu’il lui fair du mal, est dans une situation d’emprise, insulte la mère toute la journée, c’est elle qui va avoir un problème judiciaire. "Elle est obligée de remettre l’enfant au père. Alors que le père est clairement maltraitant. c’est-à-dire qu’il n’y a pas de prise en compte des besoins affectifs et psychologiques des enfants."


"Je n’aime pas la notion de droit de l’enfant, ajoute-t-elle. Parce que ce n’est pas la question du droit, c’est la question des besoins. Les besoins affectifs, les besoins psychologiques et ces besoins ne sont pas respectés. Un enfant il a besoin d’un cadre sécurisant, de stabilité, qu’on fasse attention à lui, qu’on lui explique."


"Il y a beaucoup, de plus en plus d’enfants qui assistent à des scènes vraiment problématiques et ce que je déplore c’est le système français." Elle explique que le système prévoit la mise en place d’une "aide éducative en milieu ouvert" quand il y a une situation de danger. "Mais le problème c’est le terme : aide éducative en milieu ouvert. On est censé aider éducativement les parents, mais il y a des gens qui ne sont pas aidables, parce que leur pathologie va faire que on ne peut pas les aider. En mettant l’accent sur l’aide éducative sur les parents, encore une fois on oublie les besoins d’un enfant". "J’estime que si un éducateur ou un assistante sociale arrive dans une famille où l’enfant subit des violences psychologiques, je pense qu’il faut protéger cet enfant, donc l’enlever de la famille. Or, ce n’est pas le cas, on va expliquer aux parents comment faire. On peut toujours leur expliquer mais ça ne va pas marcher, ce n'est pas de la pédagogie qu’ils leur faut" conclut-elle.


"Protéger la mère, c’est protéger l’enfant" estime Edouard Durand, auteur de l’ouvrage Violences conjugales et parentalité. Alors, si vous êtes victime ou témoin de violences conjugales n’hésitez pas à contacter le 3919 ou la police ou gendarmerie nationale la plus proche.

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